Le syndrome du Pare-brise

Développement durable

Le syndrome du Pare-brise

Dans les années 80, nous ne circulions pas avec le confort que nous connaissons aujourd’hui pour les trajets en voiture. Les véhicules de l’époque n’étaient équipés ni de climatisation ni de vitres électriques…

A cette époque, l’automobiliste aguerri veillait cependant, avant tout long trajet, à ce que son vase de lave-glace soit plein et se munissait d’un outil peu conventionnel mais fort utile… : un bas !

Mais pourquoi cet attirail ?

Si vous êtes trop jeune pour avoir connu cette période, quelques explications s’imposent !

Lorsqu’il s’agissait, dès l’entrée du printemps, de prendre la voiture et de partir pour une longue distance, il était souvent nécessaire de s’arrêter après 200 ou 300 kms, afin de nettoyer le pare-brise. Non pas que les routes de France ou d’ailleurs étaient plus sales qu’aujourd’hui, mais simplement parce que le vitrage était couvert d’insectes collés, et que l’action du lave-glace ne suffisait pas à le nettoyer correctement.

Certaines astuces permettaient alors d’enlever ces pauvres insectes, malencontreusement venus ‘se suicider’ sur le pare-brise… et le bas constituait alors un formidable outil !

Aujourd’hui, nos véhicules sont beaucoup plus confortables, climatisés et se déplacent de manière quasi autonome… Mais il n’est plus besoin de bas, et pour cause…

En effet, force est de constater qu’il n’y a plus de ‘moustiques’ sur nos pare-brise, même après un parcours de 800 kms… et c’est bien cela le problème !

Le syndrome du pare-brise : un constat alarmant !

Ce constat, certains scientifiques l’ont appelé le ‘syndrome du pare-brise’ et si le sujet pourrait prêter à sourire, plusieurs études montrent que nos pare-brise de voitures sont de moins en moins recouverts d’insectes, et cela est dramatique !

L’une d’elle, effectuée en Angleterre, est bien concrète : les participants ont été invités à disposer une surface autocollante et transparente sur la plaque d’immatriculation avant de leur voiture. Le résultat est édifiant. Selon l’analyse, le nombre d’insectes ‘collectés’ aurait été divisé par deux en 20 ans, avec en moyenne un insecte tous les huit kilomètres.

Une autre étude fût menée par l’Université de Munich en 2019, laquelle montre que l’on aurait perdu près d’un tiers des espèces d’insectes entre 2008 et 2017. (Le nombre d'insectes volants aurait diminué outre-Rhin de quelque 75 % en moins de 30 ans, et même de 82 % durant l’été).

Il y a d’ailleurs encore quelques années, l’immense majorité des stations-services proposaient un bac et une raclette pour nettoyer le pare-brise au moment de faire le plein. C’est aujourd’hui nettement plus rare.

Mais l’observation des insectes venant s’écraser sur nos pare-brise est un sujet bien plus sérieux qu’on ne le pense, et ne doit pas se réduire à l’impact sur la propreté de nos voitures…

Le sujet de fond : les causes à l’origine de ce phénomène<

Selon les études menées dans plusieurs pays et par de nombreux scientifiques, nous pouvons estimer qu’il existe de multiples causes à cette disparition drastique du nombre d’insectes. Les deux premières étant les plus impactantes :

  • le réchauffement climatique: l’exemple de la forêt d'El Yunque (Porto-Rico) est assez parlant. Il s’agit d’une zone protégée où 98% des insectes au sol ont disparu. Dans ce cas précis, ce ne sont donc ni les pesticides, ni la dégradation de l'environnement qui semblent impliqués mais bien la hausse moyenne des températures avec désormais 44 % de journées à 29 degrés contre 0 % en 1970 selon Brad Lister.

  • l'utilisation massive de pesticides

    le principal facteur retenu par les entomologistes est celui des pesticides utilisés dans l’agriculture intensive, et en particulier les néonicotinoïdes, lesquels ne tuent pas que les abeilles mais les autres insectes également. « Nous sommes très doués pour ignorer les espèces peu charismatiques », ironise très justement Joe Nocera, biologiste à l’université du Nouveau-Brunswick au Canada.

    Afin d’évaluer cette pénétration de néonicotinoïdes, dans une chaine alimentaire, rien de mieux que d’étudier le miel. Une étude Franco-Suisse démontre que l’on en trouve dans les trois-quarts des miels mondiaux (sur 198 échantillons étudiés). Dans ces miels, une teneur moyenne de 1,8 microgramme de néonicotinoïdes par kilo a pu être relevée, soit dix fois plus que le seuil à partir duquel des effets délétères sont documentés sur certains insectes… »

  • les changements de paysage ou de couverture végétale

  • la destruction des habitats

Un enjeu majeur en termes de biodiversité

En février 2019, une étude australienne montrait que les populations d'insectes diminuent huit fois plus rapidement que les autres populations animales. Elle prophétisait un terrible impact sur la biodiversité et certains insectes tels que les papillons, scarabées et libellules pourraient bien avoir disparu d’ici un siècle, entraînant un effondrement catastrophique de tous les écosystèmes naturels. (Voir Le déclin de l'entomofaune dans le monde" - Worldwide decline of the entomofauna - Revue Biological Conservation).

Leur conclusion est claire : ‘’à moins que nous ne changions la façon de produire nos aliments, les insectes auront pris le chemin de l’extinction en quelques décennies". Concrètement, une synthèse de 73 autres études publiées au cours des quarante dernières années attestent que 40 % des espèces d'insectes seraient ainsi sur le déclin.

Lorsqu’on connaît l'importance des insectes dans l'équilibre de nos écosystèmes, il n'y a, hélas, vraiment pas de quoi se réjouir des économies de nettoyage de pare-brise que nous faisons maintenant depuis de nombreuses années.

Devant cette menace, L'Académie des sciences vient de publier un compte-rendu incitant à mesurer toute l’ampleur du problème et à réagir en conséquence.

Elle invite ainsi à :

  • une "réduction significative de l’usage des pesticides pour conduire à terme à leur remplacement intégral par d’autres méthodes de lutte",
  • la "limitation de la conversion des milieux, non seulement en préservant et en restaurant la complexité des habitats naturels mais aussi en restreignant le développement de nouveaux élevages ou de nouvelles cultures (par exemple certains sojas) qui contribuent à la conversion",
  • la "lutte contre le dérèglement climatique et contre les espèces exotiques envahissantes"...

Il est donc urgent d’agir et ces mesures sont essentielles.

En effet, au-delà de cette diminution de la biomasse des insectes, parmi lesquelles les fourmis, les abeilles, les éphémères, etc... (2,5 % par an depuis trente ans), une réaction en chaîne se fait déjà ressentir sur d'autres espèces comme les reptiles, les amphibiens ou encore les oiseaux, dont les insectes constituent la principale nourriture.

En ce sens, le CNRS concluait à la disparition d'un tiers des oiseaux des campagnes au cours des vingt dernières années.

Ironie du sort, ces réactions en chaîne devraient impacter l'homme à terme, dont les cultures pollinisées assurent plus du tiers de l'alimentation mondiale :

"La disparition des insectes va avoir un impact énorme sur la production des fruits et légumes que nous consommons", rappelait au Monde Francisco Sanchez-Bayo.

Nous trouverons toujours des moyens de nous nourrir, mais la diversité de notre alimentation va considérablement diminuer, … et à ce rythme-là, d’ici un siècle, il ne restera plus d’insectes sur la planète ou alors à peine quelques espèces nuisibles qui se seront développées au détriment des autres. »

Cette crise est mondiale et les effondrements de populations d’insectes ont été observés partout sur la planète. Ce phénomène est décrit comme un "Armageddon écologique" par les scientifiques.

En agissant dès maintenant au travers de mesures fortes, le drame pourrait être évité et le fait de devoir à nouveau nettoyer nos pare-brise au retour des vacances serait de bon augure !